Ruwen Ogien : "Les anti-mariage gay entretiennent une panique morale"

13/01/2013

Article publié par Le Point, le 13/01/2013

Derrière la question "Deux êtres de même sexe peuvent-ils se marier ?", le philosophe Ruwen Ogien ne voit qu'une chose : la liberté individuelle, qui, tant qu'elle ne nuit pas à autrui, ne doit sous aucun prétexte être entravée. À gauche comme à droite, la pensée de ce "trublion cohérent", comme l'appelle Roger-Pol Droit, dérange. Scandalise. Car jusqu'où la liberté de chacun est-elle inoffensive pour les autres et le bien commun ? Le philosophe, en appelle à une "éthique minimale" fondée sur le principe de "non-nuisance", d'une permissivité totale de l'individu et sur la non-intervention de l'État dans les moeurs. Explications.

Le Point.fr : Quels sont les arguments que vous entendez le plus souvent dans la bouche des détracteurs du mariage gay ?

Ruwen Ogien : Je ne dirais pas qu'ils proposent tous des arguments authentiques, logiques ou scientifiquement fondés. La plupart essaient plutôt de créer ou d'entretenir une certaine forme de "panique morale", une peur irraisonnée de ce qui se produirait si le mariage de personnes de même sexe devenait légal, et si on accordait le droit à l'adoption, ou l'accès à l'aide médicale à la procréation aux conjoints. Ce serait, disent-ils, la fin de la civilisation telle que nous la connaissons et la chérissons. Rien que ça... Bien sûr, rien de tel ne s'est produit dans les différents pays où ces droits ont été accordés. La civilisation n'a pas disparu en Espagne, en Belgique ou aux Pays-Bas ! Certains essaient cependant d'être plus précis : ils invoquent le respect de la conception traditionnelle du mariage, ou l'intérêt de l'éventuel enfant.

Que pensez-vous de ces deux arguments ?

En réalité, presque personne ne défend vraiment le "mariage traditionnel", même ceux qui dénoncent le plus hystériquement le mariage gay. Si le mariage était resté ce qu'il fut pendant plus de mille ans, un vieillard pourrait épouser une fillette de douze ans qu'il n'a jamais rencontrée, la femme serait considérée comme la pleine propriété du mari, son "complément" au mieux. Le mari pourrait disposer de sa femme à volonté, la répudier ou la tuer si elle est stérile, infidèle ou paresseuse. Il serait impossible de divorcer, et le mariage interracial serait interdit. Il doit bien y avoir quelques nostalgiques de ce mariage "traditionnel". Cependant, même parmi les détracteurs du mariage gay, il n'y en a pas beaucoup qui semblent regretter qu'on ait abandonné le mariage sous cette forme et que ses aspects discriminatoires et inégalitaires les plus scandaleux aient plus ou moins disparu. L'ouverture du mariage aux personnes de même sexe ne ferait que débarrasser cette institution de ces résidus patriarcaux, ce que personne ne devrait, en principe, regretter.

Reste la notion d'intérêt de l'enfant, qui est de plus en plus souvent mise en avant...

Elle est utilisée de façon idéologique. Il ne faut pas oublier que la notion d'intérêt de l'enfant n'est pas du tout au centre de notre construction juridique, qui donne la priorité à la liberté de chacun, quels que soient ses qualités et ses défauts, de créer une famille. De ce point de vue, les pauvres, les alcooliques, les handicapés, les brutes, les analphabètes ont les mêmes droits de créer une famille que les riches, les bien portants et les plus cultivés. Le temps où la société se donnait le droit de faire stériliser les alcooliques et les handicapés au nom de l'intérêt de l'enfant (comme dans la Suède des années 1930) est heureusement passé ! Il n'y a plus que les gays à qui on dénie le droit de créer une famille au nom de l'intérêt de l'enfant... La vraie question est la suivante : vaut-il mieux grandir avec des parents hétérosexuels mariés mais incultes, égoïstes, violents ou avec des parents gay ou lesbiens intelligents et aimants ? Une mère catholique qui refuse d'interrompre sa grossesse alors qu'elle porte un enfant dont elle sait qu'il sera très gravement handicapé agit-elle en fonction de l'"intérêt de l'enfant" ? Peut-on la blâmer si elle refuse d'interrompre sa grossesse ? Aujourd'hui en France, l'eugénisme est interdit, ce qui n'est évidemment pas une mauvaise chose. Il s'ensuit que la liberté de créer une famille n'est plus liée à l'idée d'intérêt des enfants, une implication que certains ont du mal à accepter.

Les opposants invoquent bien souvent "la morale", "l'éthique". Or, pour vous, seul le principe de "non-nuisance" reste valable. Qu'entendez-vous par là ?

En fait, j'oppose deux conceptions de l'éthique. La première est minimaliste. Elle part du principe que la seule chose qui compte en morale, c'est de ne pas nuire intentionnellement aux autres. Les torts qu'on se cause à soi-même (en se suicidant ou en se mentant) n'ont aucune importance morale. Il en va de même des dommages auxquels des adultes consentent (dans le sport ou les relations sexuelles). Enfin, les offenses aux êtres abstraits (blasphèmes, sacrilèges) ne doivent pas être considérées comme "immorales". Torts à soi-même, dommages entre adultes consentants, et offenses aux dieux sont des crimes sans victimes, donc des crimes imaginaires. À l'autre pôle, il y a une conception maximaliste de l'éthique, qui considère qu'on n'a pas le droit de faire ce qu'on veut de sa propre vie ou de son corps, que le consentement ne suffit pas à justifier certaines relations sexuelles ou autres et qu'il ne faut pas offenser les Dieux ou les anges. Personnellement, je suis minimaliste. Les opposants au mariage gay invoquent une conception maximaliste de l'éthique qu'on n'est pas obligé d'accepter et que l'État, s'il est neutre éthiquement, ne doit certainement pas privilégier.

Concernant la PMA, que répondre à ceux qui reprochent au projet de loi de légitimer le principe des mères porteuses, alors que certaines agissent parfois contre leur gré pour des raisons financières ?

La gestation pour autrui relève du droit des femmes à disposer librement de leur corps, de la liberté d'adultes à s'engager dans une relation contractuelle, et aussi d'un principe de justice visant à compenser des handicaps naturels (ceux des femmes sans utérus, par exemple). Ce qui semble poser problème surtout, c'est la nature du contrat entre parents d'intention et mère porteuse. Est-il abusif, injuste ? En réalité, il existe toutes sortes de clauses d'annulation d'un contrat : mensonge, menace, tromperie, abus de faiblesse, exploitation, etc. Il n'y a donc aucune raison qu'elles ne s'appliquent pas aux contrats de gestation pour autrui ! Ces contrats ne sont pas valides en cas d'abus de faiblesse, de menace, de contrainte, de tromperie. Mais je rejette l'idée qu'il serait juste de contester la validité d'un contrat de gestation pour autrui parce qu'il porterait atteinte à la "dignité" des femmes en général ou parce qu'on estimerait qu'elles n'ont pas le droit de faire ce qu'elles veulent de leur propre corps. Ce serait du paternalisme, c'est-à-dire faire comme si on savait mieux que ces femmes ce qui est bien pour elles. Il ne faut pas que la lutte féministe contre le patriarcat, complètement justifiée, dégénère en paternalisme dépassé, archaïque.

Vous défendez une permissivité totale de l'individu et décriez à l'État le droit d'intervenir dans les moeurs. N'est-ce pas une forme d'anarchie ?

J'estime seulement que l'intervention de l'État par la menace et la force n'est légitime que pour empêcher qu'on fasse du tort aux autres. Mais l'État ne doit pas contrôler ce qu'on fait de soi-même ou ce que des adultes consentants font entre eux tant qu'ils ne nuisent pas intentionnellement aux autres. C'est beaucoup de liberté, mais ce n'est pas l'anarchie totale.

La liberté n'est pas qu'individuelle, elle est aussi collective. Vous ne pensez pas que la société doit se préoccuper du bien commun ?

Il existe deux conceptions de la liberté : négative et positive. Selon la conception négative, nous sommes libres dans la mesure où personne ne nous oblige pas à faire ce que nous ne voulons pas et où personne ne nous interdit de faire ce qu'on veut. Mais il y a d'autres conceptions, plus positives, de la liberté. Elles reposent sur l'idée qu'on est libre quand on fait le bien ou qu'on est engagé dans un projet d'émancipation collectif. Personnellement, je défends la liberté négative.

Vous qui avez étudié l'anthropologie, y a-t-il des exemples de sociétés qui fonctionnent sur la base de la "morale minimale" que vous défendez ?

Toutes les sociétés démocratiques, laïques et pluralistes essaient, progressivement, de régler leur droit sur une éthique minimale. Elles ont dépénalisé le blasphème, l'homosexualité et le suicide, qui continuent d'être considérés comme des "crimes moraux" par les maximalistes dans nos sociétés, et dans les sociétés où les maximalistes sont majoritaires.

Dernier ouvrage paru : L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine (Grasset)

© Kristiina Hauhtonen

 

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